Patrick THÉVENIN (Trax Magazine): Alors, bonsoir Anatoly, tu peux nous expliquer un peu qui tu es, combien de temps tu es dans la techno, qu'est-ce que tu fais exactement ?
Anatoly IVANOV: Je suis un génie, [rires]… Qui bosse depuis 20 ans dans les arts visuels. Dans la techno, je suis depuis 1995, donc, le siècle dernier. Je suis basé à Paris, à Genève, à Moscou, à LA et à New York.
Patrick THÉVENIN: Wow!
Anatoly IVANOV: Donc je vis dans un avion, à peu près comme dans le film.
Patrick THÉVENIN: Et pourquoi t’es dans la techno?
Anatoly IVANOV: En fait, c'est complètement par hasard. Il y avait tout d'un coup une station de radio indépendante, FM, qui s'est ouverte après la chute de l'URSS à Moscou, donc en 1995. Et moi j'ai juste switché le récepteur FM sur 106,8 et il y avait de la musique très bizarre. Avant j'avais fait de la musique classique. J'ai étudié le piano, le solfège, la composition. Tout d'un coup j'entends des trucs très, très bizarres. Et depuis, j'écoute essentiellement de la musique électronique. Et je travaille avec ça.
Patrick THÉVENIN: Et tu fais du cinéma?
Anatoly IVANOV: Et je suis réalisateur qui utilise énormément de musique électronique que l'on écoute.
Patrick THÉVENIN: Et comment c'est venu l'idée de ce film? Comment ça a mûri?
Anatoly IVANOV: Ça n'a pas vraiment mûri, c'est venu très rapidement parce que j'avais fait un moyen métrage de 25 minutes, à propos de Hong Kong, et pour l'industrie cinéma hongkongaise. Et puis quand ils l'ont vu, ils ont dit, «est-ce que t'as pas un projet un peu plus long, un peu plus difficile et intéressant?» Et j'avais une journée pour pondre une idée. Et comme c'est un sujet que je connais très bien depuis des années et des années et que je trouvais toujours qu'il y a un vide informationnel au niveau des sujets. C'est-à-dire qu'il y a soit «Sex, Drugs and Rock and Roll» à la «Berlin Calling»… Où on voit des DJs se défoncer et ça correspond pas tout à fait à la majorité des DJs. Soit il y a des films à la Deutsche Telekom Electronic Beats TV où les DJs sont tous «Hey, tu m'as vu? Je suis tellement bien! Je suis the best of the best!» Et il n'y'a rien vraiment entre les deux. De réel, de bien documenté. Y'a un vide journalistique en fait. Et comme je suis, entre autres, journaliste, je me suis dit, «il faut qu’on bouche le trou».
Patrick THÉVENIN: Comment t'as choisi le DJ ? , avec ton DJ, on a l'impression qu'il rentre dans l'idée de ce que tu voulais montrer, enfin, qu'il est assez parfait pour…
Anatoly IVANOV: Oui, bah, disons, ça fait partie de mon métier de réalisateur, de trouver le casting parfait. Je voulais un DJ moyen. C'est-à-dire, pas une rockstar, Richie Hawtin, qui peut se permettre des trucs de ouf. Ni non plus un débutant complet qui découvre Ableton Live et qui fait, wow, je peux télécharger un mp3. Après, l'idée de départ, c'était de faire un film sur plusieurs DJs. Une dizaine, qui faisaient tous partie de DeepMix.ru, à l'époque, c'était en 2011. Et puis, cette station de radio, donc, web, s'est cassée la gueule pendant la période de développement du film. Donc tout simplement, c'était un politique qui s'est désagrégé pendant la période du film. C'était le DJ qui restait de tout le groupe.
Patrick THÉVENIN: Ça a duré longtemps, le tournage?
Anatoly IVANOV: Disons, au niveau de développement du film… L'idée, je l'avais eue en février 2011. Je l'ai pitchée, c'est-à-dire, je l'ai racontée au DJ chez moi à Paris. Il a été juste de passage et il m'a dit tout de suite «oui», avec quelles conditions. La condition numéro 1, c'est de ne pas gêner son processus de DJing. C'est-à-dire que je ne fasse pas «Mais non! Stop! Mets un autre vinyle! Oui, change, plutôt par là, mets-toi à gauche, à droite…» pendant son travail. Et il a dit: «Non, je veux faire mon métier. Toi, tu te démerde comme tu veux, mais pendant les scènes, je veux que je ne sois pas gêné. Je n'ai pas envie de savoir ce qui se passe au niveau cinéma.»
Patrick THÉVENIN: En fait, il y a eu un moment où, dans une scène, tu l'as suivi, parce que tu disais un peu à la fin de la vidéo, tu l'as suivi, le DJ, tu lui as répondu. Est-ce qu'il y a eu une scène que tu a construit?
Anatoly IVANOV: Si, en fait, c'est un film classique, il y a d'abord un scénario, mais comme c'est un documentaire, on ne scénarise pas le dialogue. Et on crée plutôt un guide vers le quoi on veux aller. Les endroits où on va tourner, le temps général, la durée, les lieux. De manière beaucoup plus précise que de la fiction, où chaque petit mot est pré-écrit à l'avance. Par contre, après, j'ai eu l'idée, j'ai écrit le scénar, et on tournait déjà en juillet-août 2011, et on avait tourné pendant 11 mois. La post-production, ça a pris 1 an. Donc, au total, 2 ans et demi pour aboutir à ce que vous venez de voir.
Patrick THÉVENIN: Pourquoi t'as choisi de ne pas faire de commentaires, pas de dialogue, pas franchement d'interaction avec le monde très tres profond? On a l'impression que c'est quelqu'un qui est dans sa bulle de solitude. Est-ce que tu l'as appuyé cet effet ou…?
Anatoly IVANOV: Non, il est vraiment comme ça dans sa bulle. Disons, l'idée, c'était… Bon. Dans le cinéma, il y a énormément de focalisation sur l'histoire. Il faut raconter une histoire, il faut absolument raconter une histoire. Et moi, je pense qu'il n'y a pas suffisamment de films qui font sentir une expérience. Pour moi, le but essentiel, c'était de faire en sorte que les gens qui regardent le film, ils se sentent à l'intérieur du personnage principal. Et le gars, quand il voyage, il est tout seul et il ne se parle pas à lui-même. Il n'est pas fou. Il n'est pas en train de dire à voix haute: «j'en ai marre, je veux dormir!». Il est silencieux. Donc, il n'y a pas vraiment de dialogue, de monologue, à la «Fight Club» où le mec est vraiment fou, quoi.
Patrick THÉVENIN: Et c'est pour ça que tu t'es concentré sur les scènes hors clubs. Soit les aéroports, les taxis, les…
Anatoly IVANOV: aussi. Disons, quand je commençais à écrire, bon, déjà, j'ai déjà travaillé avec des DJs comme photographe, comme journaliste et comme promoteur. Et moi, ce qui m'intéressait, c'est que la prestation au club, c'est un tout petit bout, je ne sais pas, c'est 5% maximum. Tout le reste, c'est le triage de vinyle, la gestion des contacts, et puis voilà, des vols, des taxis, des hôtels, non-stop, non-stop. Disons, techniquement, si on faisait la bonne proportion, dans le film, il n'y a pas assez d'avions. Ce qui est, bon, même déjà pour moi… Je l'ai suivi en temps réel, et moi, je trouvais ces soirées complètement inhumaines. Moi, j'avais mal au crâne.
Patrick THÉVENIN: Et d'ailleurs, c'est marrant, c'est une fois que le mec rentre chez lui, le premier truc qu'il fait, c'est qu'il se casse.
Anatoly IVANOV: Ouais, ouais, ouais. C'est ça…
Patrick THÉVENIN: Je me suis demandé un moment, en tout cas, s'il essaye de prépare la prochaine boucle du lendemain, parce que c'est un peu comme une boucle, en fait.
Anatoly IVANOV: Il est tout le temps en boucle. Et en fait, depuis tout à l'heure, le film, il s'appelle Kvadrat, ce qui, en russe c'est, quadra du latin carré. C'est le sens qu'il tourne en rond, en carré, quoi. Il est tout le temps… C'est un loop, comme dans la techno, ça continue, ça continue. Lui, il a tout le temps son iPhone, en train de «Ah! J'ai un nouveau arrivage sur le Decks.de, sur Juno. Et moi, je lui dis: «Mais tu veux pas prendre 10 minutes juste pour te reposer?» «Non, non, non, il faut que je commande vite, sinon ça part…»
Patrick THÉVENIN: Bon, en le suivant ainsi, t'as pas eu l'impression que ça peut être assez monotone un peu comme vie, où un coup tu te dit «ou la la, c'est pénible!»
Anatoly IVANOV: Bah, disons, pour moi, réalisateur, ça me pose déjà un problème du film, parce que dans un film, ou une pièce de théâtre, en général, il y a un développement de personnages, l'arc du film, il y a une solution du Grand Conflit, du mouvement, tout un tas de trucs… Et puis il n'y a rien de tout ça dans sa vie. C'est-à-dire, on voit le conflit, il est posé, simplement, c'est-à-dire, c'est des conditions de vie, pas très humaines, je dirais, pas très saines, mais le gars, il ne parvient pas à les résoudre, ou à les améliorer, ou à combattre, disons, l'ennemi, The Bad Guy. Donc, disons… Moi j'ai après, j'ai ma propre… J'ai mes propres opinions à moi de ce métier. Mais l'idée, c'était plutôt de laisser aux spectateurs de faire leur propre opinion, leur propre interprétation.
Patrick THÉVENIN: C'est quoi les réactions des gens? Parce que j'ai vu qu'il est en anglais, il est en russe, il est en français, il est accessible sur le web…
Anatoly IVANOV: Oui, les réactions sont complètement polarisées. C'est-à-dire il y a soit des gens qui le détestent — ils m'envoient des mails, des messages audio, «c'est irregardable, c'est… trop long, on s'emmerde, etc.» Soit les gens, ils l'adorent. Ils disent, c'est méditatif, c'est super joli, la musique est géniale, je veux être DJ après l'avoir vu. Le gars, c'est un héros qui retourne la scène complète. Il n'a qu'un matelas chez lui, il n'a pas de nana, il ne sniffe pas de coke, et il continue quand même… vraiment il y a des trucs… Mais il n'y a rien au milieu. Quand vous allez sur IMDb, les notes, sont soit 1 sur 10, soit 10 sur 10. Et il n'y a rien au milieu.
Patrick THÉVENIN: Toi, c'est… c'est particulier, quasi-contemplatif, comme le raconterai Ken Loach, mais la vie d'un DJ…
Anatoly IVANOV: Oui, exactement! Ken Loach, j'aime bien sa façon de bosser. Et le dernier Ken Loach que j'ai vu à Cannes, je trouve que c'était plus un film documentaire qu'un film de fiction, son «I, Daniel Blake». Pareil, il n'y a pas vraiment de dialogue, on voit la réalité telle quelle. Disons, le film, il fonctionne dans le sens où le DJ joue, et après il y a des gens qui viennent le voir dans les clubs en disant «Merci, je pensais devenir un DJ, j'ai vu le film, et j'ai changé d'avis, je veux plus devenir DJ. Maintenant je sais ce que c'est pour de vrai.» Et il y’a, pareil, il y a d'autres gens qui disent: «Écoute, j'avais quelques doutes si j'allais me lancer, et je l'ai vu, et je me suis dit fuck man, c'est exactement ce que je veux faire!» Mais il n'y a rien entre les deux.
Patrick THÉVENIN: C'était un peu ton idée de faire une antithèse au «Berlin Calling» avec tous les clichés justement sur ce métier de DJ?
Anatoly IVANOV: Disons, quand on est dans le cinéma, disons, d'auteur, on est dans le combat contre les clichés. C'est un peu le problème numéro un des sequels, des défis qui rappellent le temps. Parce qu'en fait, les clichés, ils apparaissent automatiquement du manque de connaissance du sujet. C'est-à-dire un réalisateur lit un scénario sur un sujet qu'il ne connaît pas du tout, et il se dit grosso modo «Ça, ça va être ça. Et ça — ça.» Alors que moi, c'est un sujet que j'ai vécu moi-même. Donc pour moi c'était assez simple d'éviter les clichés classiques.
Patrick THÉVENIN: Et les DJ, qui ont vu le film, qu'est-ce qu'ils en disent?
Anatoly IVANOV: C'est assez hallucinant, ils disent qu'ils ont peur! Quand ils regardent le film, ils ont vraiment les cheveux qui se dressent sur le crâne parce qu'ils se voient eux-mêmes. Ils disent: «C'est vraiment moi, quand je suis emballé comme ça avec des gens que je ne connais pas, ils ne parlent pas anglais, ils viennent de nulle part, c'est… c'est très proche!» Ça c'était un des défis.
Public: J'ai une question, qui n'est peut-être pas en rapport avec le film du tout, mais je voulais savoir qu'est-ce que vous pensez des DJs qui ne sont pas musiciens?
Anatoly IVANOV: Qu'est-ce que je pense des DJs? Bah un, je pense que c'est très important de…
Public: Ils ne jouent pas un instrument de musique.
Anatoly IVANOV: Oui, oui, absolument, il faut bien faire la distinction entre un compositeur, un musicien interprète qui joue du violon, guitare, piano, etc., et un DJ. Pour moi, ça c'est mon opinion, je pense que le rôle du DJ, le plus important c'est celle d'un curateur. C'est-à-dire c'est quelqu'un qui choisit ce qui va être joué, quand, pour qui, et dans quel ordre. C'est quelqu'un, c'est comme dans une galerie, quelqu’un qui choisit tel artiste, après tel artiste, après tel artiste. Le fait juste de mixer un vinyle après un autre vinyle, tant qu'on n'est pas dans du turntablism, honnêtement, c'est pas très compliqué de faire du beat-matching. Surtout maintenant, il y a plein de gens qui jouent avec Ableton, Traktor et compagnie. C'est pas ça le plus dur. Et même ce DJ-là, lui… OK, il mixe bien, c'est très propre, il n'y a pas de problèmes… Mais il a 5 000 vinyles chez lui. Et comment il choisit dans les 5 000, qu'est-ce qu'il va jouer à Paris, à Berlin… En fait, c'est comme dans la musique classique, on arrive sur un concert de Mozart, tout le monde se pointe, et puis, on ne joue que ce qui est listé dans le... ce n'est même pas un lineup, mais juste une liste de tracks. Et si le public n'est pas content, ben, fuck off! Alors qu'un DJ, il voit, ah, le Mozart, ça n'a pas l'air d'aller. Hop! Il switch vers Beethoven ou vers Bach. Et ça, je trouve que c'est assez hallucinant, et quelque chose qui n'existe pas ailleurs dans le monde de la musique. Après, ce n'est pas du tout un compositeur, ni vraiment un méga-guitariste, un pianiste, etc.
Public: Je me demande si, lui, en fait, si les DJs ou les producteurs, s'ils ne font pas d'instruments, de musique… Est-ce qu'ils peuvent être bons dans la production?
Patrick THÉVENIN: En fait, est-ce que les gens qui sont là, quand on les voit, ton héro, est-ce qu'il est avant tout DJ? Et ensuite il est à l'atelier… Ou comme aujourd'hui, il doit sortir un disque pour être connu et pour se faire booker?
Anatoly IVANOV: Exactement ce que tu viens de dire. C'est un DJ pur, c'est-à-dire que c'est d'abord un sélectionneur, curateur et entertainer qui joue pour des gens, pour qu'ils se sentent bien, et pour qu'ils découvrent de nouveaux morceaux. Parce que là, il y a des gens qui venaient carrément là, aujourd'hui, derrière me demander: «C'est quoi ce track? Je ne l'ai jamais entendu.» Donc c'est vraiment son métier, c'est de faire découvrir des choses nouvelles. Et puis, il a sorti ses tracks, à lui, comme compositeur. Mais honnêtement, c'est pas sa priorité. C'est plutôt le fonctionnement de l'industrie, que je trouve très tordu, mais voilà, les choses sont comme ça, et il faut sortir son truc pour faire savoir que t'es bon.
Patrick THÉVENIN: T'as vraiment l'impression qu'il fait découvrir des choses? Que souvent ce sont des disques qui existent à 15 exemplaires, qui sont mixés, donc tu sais pas le nom, tu sais pas le titre…
Anatoly IVANOV: Bah, du moment où tu l'as entendu, tu l'as découvert, non?
Patrick THÉVENIN: En fait, il faut des DJ-passeurs? Quand tu dis curateur il s'agit des passeurs.
Anatoly IVANOV: Absolument. Parce que, eux, ce qu'ils font, c'est qu'ils passent des semaines, des mois, des années à écouter des trucs horribles. C'est à dire, c'est inécoutable. Moi, j'ai essayé d'écouter ce qu'il écoute, juste de faire un branchement avec mes écouteurs, sur Juno ou sur Decks… Euh… mon cerveau, il fumait, parce que… C'est inécoutable. C'est très mauvais comme musique.
Public: C'est la raison pour laquelle ils ont développé aussi une manière de l'écouter très très rapide, comme... Quelque part, c'est un don de... en écoutant 15 secondes par endroit d'un disque, d'avoir s'il a de l'intérêt.
Anatoly IVANOV: Je sais pas, parce que moi, j'écoute encore plus vite que lui, que ce DJ-là. Moi, je l'ai complètement fait halluciner, quand je lui ai dit, que pour le film, c'est très simple, il faut qu'on écoute les 5 000 albums vinyles que t'as dans ta collection pour choisir les tracks qu'on va laisser dans le film. Et lui, il m'a dit, «Ha ha ha, oui c'est ça!» Parce qu'il pensait que je lui racontais des bobards. Mais j'arrive à Moscou, en lui disant «bon, alors, on prend le disque numéro 1. Il me dit: «Non, quand même?!» Mais d"abord, il me demandait: «Est-ce que ça te plaît? Et ça?» Et moi je lui disais: «Non, non, non. Next, next, next.» Du coup, je lui ai zappé plus de la moitié de sa collection, en lui disant: écoute, ça va pas. [rires] J'ai besoin d'encore moins de temps qu'un DJ. Parce que j'ai une vision très précise du film. Je pense pas du tout à un public de club, ce qui est très différent.
Patrick THÉVENIN: Est-ce que par rapport à ce que t'imaginais d'être DJ et ce que tu fais aujourd'hui en tournant, des festivals et tout ça, c'est conforme? Ou finalement t'as été surpris de la réalité?
DJ Simo Cell (Simon AUSSEL) La fatigue, c'est… C'est un peu surprenant. On l'imagine, bien sûr, mais c'est vraiment dur parce qu'il y a le stress et la fatigue et du coup, on est un peu… Quand on est à la fleur de peau, c'est compliqué de gérer les deux. Enchaîner… Par rapport au fait d'être DJ, on ne voyage pas. On fait de l'ajustement, parfois. Moi, j'ai joué en Lituanie. Je suis resté moins de 24 heures. J'ai joué une heure dans un club. Je ne suis pas allé en Lituanie. Après, moi, je suis quelqu'un de sérieux, donc je savais que je voulais pas trop faire la fête. J'ai pas été non plus trop surpris. Pour moi, où je mise, c'est vraiment mon travail. Même si c'est ma passion, je sais qu'il faut faire attention, parce qu'on peut perdre les pédales, ça peut aller vite. Il y en a pas mal qui sont en finale. Même si ça disparaît un moment, c'est plus grand.
Patrick THÉVENIN: Anatoly, c'est quelque chose que t'as rencontré? C'est une jeune génération de DJ qui est beaucoup plus clean.
Anatoly IVANOV: Je pense pas que c'est une question de génération, ça dépend de la personne. Je dirais que c'est un choix vraiment personnel de chaque DJ. Y'en a qui carburent à la chimie, à l'alcool. Il y en a un qui se disent «je ne va pas tenir jusqu'à devenir un 45 ans».
Public: La question que j'avais, c'est que quand t'es arrivé d'avoir un échec complet, pendant 3-4-6-9-10 ans il ne se passe rien, t'as l'impression d'être complètement en échec. Dans ce cas là qu'est-ce que tu fais?
DJ Simo Cell (Simon AUSSEL) Je me remet en question, beaucoup. Non mais c'est vrai que parfois t'as beau essayer tout ce que tu veux. Ça ne va pas. Il y a des sorts. Tu peux faire ce que tu veux. Il ne faut pas non plus complètement se démoraliser. Je pense que ça peut arriver, en fait.
Patrick THÉVENIN: C'est marrant dans ce film sur le quotidien d'un DJ, mais les «à côté» aussi. Il ne fait pas trop la fête. Il va dans l'after. Il est comme toi, Simon. Il n'a pas de tatouage.
Anatoly IVANOV: D'ailleurs, je voulais justement montrer des soirées qui marchaient très très bien, des soirées moyennes et quelques clubs… Moi, comme réalisateur, qui pensais au cinéma, aux résultats visuels, j'aurais coupé au montage. Parce que ça ne fonctionnait pas. Mais dans mon documentaire, je pensais que c'était important de montrer que ça ne marche pas à tous les coups pour un DJ. Il n'est pas 100% full house chaque fois.
DJ Busy P (Pierre WINTER) Ça me rappelle… c'est très intéressant. Je viens d'entrer en débat. «Eden», le film de Mia HANSEN-LØVE. Comment j'ai été effectivement très touché par ce film. Même si ça fait un bide au cinéma. J'ai été assez touché par ce film. Et le choix de venir parler de la vie de Sven Løve qui était finalement avec des hauts et des bas. Et qui termine assez mal. Autour de lui, tout le monde a explosé. Tout le monde a eu une carrière qui continue jusqu'à aujourd'hui. C'est très courageux et super intéressant. J'en ai parlé assez récemment avec un journaliste qui voulait faire un article sur la vie des DJ. Moi, j'ai fait le choix d'être toujours entouré, de ne plus voyager tout seul. Ce serait un choix très personnel. La solitude du DJ, même si on a des vies assez agréables et tout ça, ce n'est pas toujours très-très rigolo.
Anatoly IVANOV: En fait, c'est beaucoup plus universel que ce que je pensais. Il y a énormément d'hommes d'affaires qui ont un métier très similaire. C'est à dire ils passent des semaines à voyager et ils ont les mêmes sensations. Je ne méfie pas des gens qui découvraient la musique techno pour la première fois en voyant ce film. Mais des gars qui bossent dans des boites de consulting et juridiques, en droit d'affaires. Et ils m'écrivent en disant «C'est ma vraie vie!». «Bah, vous faites quoi?» «Rien du tout de musical. Mais la solitude, le dépaysement et le fait d'être… En fait, c'est un paradoxe. On est entouré par plein de gens, qui sont tous souriants, tous bien bourrés, etc. Mais on n'est pas des potes. On se sent… Oui, il y a vraiment des corps. Mais on est tous seuls.
DJ Busy P (Pierre WINTER) Moi, je me fais des potes, j'avoue… J'ai beaucoup d'autres potes.
Patrick THÉVENIN: Toi, tes potes, par rapport à l'idée d'être un DJ ou un gars de consulting… Quand tu tournes beaucoup, ce n'est pas, bah pas pareil!
DJ Busy P (Pierre WINTER) Ça dépend. Certains membres, on voyage en bande. On fait connaissance facilement avec les autochtones. Non, mais c'est un sujet très sérieux. Notamment la frustration. Vous partagez avec moi ce que je vis depuis une trentaines d'années. Effectivement, il y a un truc, un décalage entre ce que les gens pensent de nos vies, entre sauter dans un avion un jour à Tokyo, le lendemain à Barcelone, je ne sais où. Effectivement, il y a une frustration extrême et très profonde de se dire que nous, ça nous est arrivé dans les voyages d'aller à Bali, par exemple. C'est assez paradisiaque d'aller à Bali, c'est un voyage d'une vie, pour quelqu'un de normal. Tu te dis: putain! Tu te dis, moi, je suis assez normal, et d'ailleurs, j'étais avec ma meuf à Bali, un applaudissement d'aller en vacances avec elle. Et ça nous est arrivé pourtant d'aller à Bali une nuit, pour aller mixer comme des connards dans un club à Bali, et le lendemain à Tokyo, et le surlendemain à Singapour. Et il y a un truc sick. En plus, maintenant, il y a des réseaux sociaux qui nous ont fait revoir et partager ça… Mais il y a une quinzaine d'années, on n'avait pas ça. Et donc, il y a effectivement une certaine frustration chez le DJ. Je ne sais pas si on est en train d'en parler finalement.
Anatoly IVANOV: En fait, dans le film, c'est ce que je montre. Le gars est dans un train et on voit derrière un des paysages les plus magnifiques, les Alpes Fribourgeois. Qu'est-ce qu'il fait ? Il pionce. Il dort. Il est là. Il est dans un avion. Il y a des lumières monstre, couché de soleil… Le gars, il dort. Et en fait, c'est un état où, franchement, il s'en fout qu'il soit dans une cabine complètement isolée, sans fenêtre ou avec une vue sur… mer, forêt, etc. Il a juste envie de dormir, de manger. Dormir, manger.
Patrick THÉVENIN: Comment vous gérez votre sommeil? Comment vous dormez? Vous êtes capables de dormir n'importe comment, n'importe où?
DJ Simo Cell (Simon AUSSEL) Oh oui, moi, j'ai de la chance de pouvoir dormir n'importe où.
Patrick THÉVENIN: Ça s'apprend?
DJ Simo Cell (Simon AUSSEL) C'est un peu plus dur… Mais je sais que je peux me poser n'importe où sur le jet. Hop! C'est 2 heures en général.
Anatoly IVANOV: C'est vraiment une sélection génétique. Les DJs sont sélectionnés génétiquement. Non, mais moi, je n'arrivais pas à faire comme lui. C'est à dire j'arrive dans plus ou moins les mêmes plages horaires, les mêmes fauteuils, les mêmes conditions. J'étais là, genre, non, je peux pas dormir. Alors que le gars — 2 minutes, gros max — ça y est il dort. Moi, je fais ça, je dors un peu ici. Je dors un peu là.
Patrick THÉVENIN: Il y a un truc dans ton film, c'est que le DJ est tout le temps seul. Et toi, tu as toujours cette impression de colonie de vacances, on l'impression que t'aimerais pas avoir ce vide, tout le temps tout seul. Comment tu expliques ce…
DJ Busy P (Pierre WINTER) Je continue avec l'idée d'aujourd'hui. C'est l'idée de la série. C'est l'idée d'un livre, non ? C'est des histoires. Je pense que c'est une histoire d'éducation et de culture musicale. Je me suis fasciné par une tournée de Guns N' Roses en tour bus, avec des gens qui montent dans le bus et qui déposent dans la ville d'à côté. C'est le genre de choses que… Alors j'adore, attention, je vais pas les critiquer, parce que je suis fan absolu du groupe Air. Ils ont eux-mêmes fait un sublime DVD sur leur tournée qui s'appelle «Air: Eating, Sleeping, Waiting and Playing» qui raconte finalement — je sais pas si tu as vu ça — le côté super-boring d'une tournée de Air. Alors, encore une fois, j'adore, je suis patient, mais les mecs se faisaient chier. Pendant que nous, effectivement, il nous est arrivé pas mal de petites anecdotes en tournée. On a fait un documentaire, où, effectivement, les garçons finissent en prison.
Anatoly IVANOV: Mais pour moi, c'était un énorme problème, parce qu'il fallait d'un côté que je passe cette expérience de «on se fait chier, on se fait chier, boring, boring, boring» et en même temps, il fallait que je fasse un film qui est vendable, qui ne doit pas être boring. C'est-à-dire que vous allez à Hollywood et vous dites, «Ah, j'ai envie de faire un film super boring!» Et on me dirait «Hey, mais ça va pas le tête?!». Donc, c'est vraiment un équilibre assez précaire entre faire passer la bonne impression de la vraie expérience d'un vrai DJ et de réaliser un film.
Patrick THÉVENIN: Combien de temps tu l'as tourné ?
Anatoly IVANOV: Alors, le tournage lui-même, c'était un an. Donc, on avait commencé en juillet-août 2011 et on a terminé début juillet 2012. Vraiment, vraiment notre production. Disons, dans le cas de ce film, ça a été possible uniquement parce qu'on avait travaillé auparavant pour un reportage photo. Donc, on se connaissait un tout petit peu déjà comme votre ami. Après, pendant le tournage, c'était beaucoup plus… Disons ça a été assez utile pour être tout le temps à deux avec une caméra qui fonctionne et qui ne fonctionne pas. Qu'est-ce que je coupe? Qu"est-ce que je ne coupe pas ? Je ne voulais pas faire non plus du reality show. Le gars qui est en train de pisser, je sais pas, de râler sur sa mère, ou des trucs… Bon, pas de mauvais goût à l'américaine. Ouais! Le scoop de la mort. Et ce qu'il se passe aux États-Unis avec EDM, je pense que surtout, c'est un problème de goût et d'éducation. C'est exactement la même chose dans l'industrie cinéma aux États-Unis. On pompe énormément d'argent dans le marketing sans forcément éduquer les gens avant. Et après, les gens peuvent parler techniquement, peu importe. 50 millions. 300 millions.
Public: J'avais une question qui était à savoir comment est-ce que vous vivez avec une famille? Je ne sais pas si une fille était dans votre sujet ou pas?
Anatoly IVANOV: Si, il n'a pas de famille. Parce que les nanas qui arrivent chez ce DJ en tout cas, ou chez d'autres DJs dont j'avais rencontré, très similaires… Elles arrivent et elles voient une tonne de vinyle, un matelas et un gars qui sait se faire manger, qui sait nettoyer ses fringues. Et les nanas, elles se rendent compte, qu'en fait, sa femme elle est déjà là. C'est la pile de vinyle et il est complètement obsédé par ce qu'il fait. Donc la femme sera toujours en deuxième position. C'est assez universel pour des hommes qui ont un un métier créatif, à fond, monomaniaque, où on est obligé à se mobiliser à 100%.
Public: C'est peut-être pour vous dire aussi sur la solitude du DJ, finalement. Sur la solitude du DJ, parce que ça tournait tout seul et c'est fini. Est-ce que finalement, ce n'est pas ce qui prend pas sur la vie de famille?
Anatoly IVANOV: C'est l'art qui prend sur le reste. Ce sont les priorités. Après, l'idéal serait que ce soit un couple de DJs qui jouent back-to-back, ou, je ne sais pas, un DJ plus un manager de DJ qui soient en couple. Mais c'est le même problème. Le problème est exactement le même pour les photographes, les réalisateurs, les chefs opérateurs, les peintres. Ce n'est pas quelque chose de spécifique aux DJs. Mais il y a encore beaucoup à faire. Pas tout le monde connaît la musique techno. Quand on envoyaient notre film dans les festivals de cinéma, les gens arrivaient et disaient «What the hell?!». C'était la première fois qu'ils entendaient des sons pareils. L'éducation, ça devrait continuer, continuer.
DJ Busy P (Pierre WINTER) Le meilleur exemple qu'on a, très concret, parce que Laurent Garnier joue ici. Laurent, par exemple, galère à financer son film. Il est sur un long projet depuis quelques années. Laurent Garnier, et je l'ai vu au Sónar il y a un mois, le mec remplit les salles. Et t'as raison, il y a encore des choses à faire. Et justement, je pense que c'est ça, ce qu'il faut, les DJ, c'est vraiment l'éducation qu'ils souhaitent.
DJ Simo Cell (Simon AUSSEL) C'est ça, c'est évident, mais en même temps, il y a vraiment un fond avec l'éducation. C'est ça, je pense, c'est vraiment l'idée d'éduquer de son identité. C'est de faire du bien et pour son intérêt et pour faire reconnaître la techno. Essayer de créer le gout.
/ THE PEACOCK SOCIETY FESTIVAL / 2016-07-17
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